Obama et la route Sabakaidô

2 mars 2017

Début Février, mon propriétaire m'a fait savoir que la ville d'Obama (小浜市) cherchait des étrangers pour évaluer son potentiel touristique. Cette ville située directement au nord de Kyoto se trouve à la jonction entre la Préfecture de Fukui, dont elle fait partie, et la Préfecture de Kyoto.

Inutile de préciser que la similarité de nom avec Barack Obama est une grande fierté pour le maire et ses adjoints. Ils ont créé une équipe de danse dédiée avec le rêve inespéré que l'ancien président leur rende visite. L'espoir fait vivre ! En attendant, les quelques 30 000 japonais qui vivent face à la mer du Japon bénéficient d'un excellent ambassadeur !

Mais est-ce suffisant pour susciter la curiosité des touristes ? 

Yes we can !

La ville d'Obama tente de se mettre à jour et de faire connaître ses atouts....ou plutôt son atout: son lien historique privilégié avec Kyoto.

La route du maquereau ou Saba-kaidô

Tout comme d'autres provinces du Japon (Ise-shima, Toba...) la ville d'Obama et la région côtière de Wakasa étaient autrefois considérées comme un miketsukuni (御食つ国), c'est à dire une province approvisionnant l'Empereur et la Cour. Obama était spécialisée dans les offrandes alimentaires et le sel marin.

Pendant la période Heian (794-1185), les produits alimentaires (notamment de la mer) étaient livrés jusqu'à Kyoto en empruntant deux routes principales reliant la capitale et le port d'Obama.

Le poisson était transporté à dos d'homme ou de cheval. Grâce à un système de relais, il quittait Obama le soir et arrivait le lendemain soir au marché de Demachinayagi, au nord de Kyoto.

Carte historique (oui oui, Photoshop existait déjà) des routes de la saba-kaidô.

Il semblerait que pour se vanter de leurs exploits physiques, les porteurs marchaient tout en sifflotant "Kyoto peut paraître loin mais n'est seulement qu'à 18 ri" (= 71 kilomètres).

La ville d'Obama revêt également un rôle tout particulier dans l'histoire du Japon puisqu'elle fut une porte d'entrée des influences culturelles étrangères du fait des liens privilégiés avec les commerçants chinois et coréens et même les Portugais.

Le travail de valorisation du patrimoine historique en est à ses débuts. S'il est possible de marcher sur les pas des porteurs et de joindre les deux villes par la Kurama-kaidô, c'est en voiture que je suis allé voir de plus près cette fameuse route du maquereau.

Depuis Kyoto, comptez 1h50. La route nationale 367 serpente entre les montagnes qui séparent Kyoto et le littoral. Comme il avait neigé la veille, la circulation était plutôt ralentie mais le paysage et l'air frais en ont fait un trajet agréable.

Maintenant que les présentations sont terminées, en route !

Kumagawa Juku, étape fantôme ?

Kumagawa Juku était le relais de poste le plus important de la route du maquereau. Autrefois petit village, il est vite devenu un passage central du commerce entre Kyoto et Obama. En effet, Nagamasa Asano (merci Google Sensei) qui fut nommé à l'époque nouveau seigneur de Wakasa par Toyotomi Hideyoshi (deuxième unificateur du Japon) exempta de taxes ce lieu stratégique.

Carte des sites de Kumagawa-juku

C'est ma première étape avant la ville d'Obama. En s'y promenant, il est difficile d'imaginer l'agitation liée au passage de centaines de porteurs et chevaux. Dotée d'une rue principale bordée de maisons traditionnelles à l'influence parfois européenne, Kumagawa Juku a davantage l'air d'un village abandonné. Il y avait quand même quelques touristes et promeneurs. Mais nous étions tous à la recherche d'un peu de vie, d'une âme qui habiterait encore les lieux et pourrait nous en parler.

On dit souvent que Kyoto se distingue par la particularité de sa cuisine. Parmi celle-ci, le sushi au maquereau ou saba-zushi est souvent mis en avant. Apporté directement par la route depuis le port d'Obama en une journée, le maquereau était en effet essentiellement préparé et dégusté à Kyoto. Aujourd'hui, il est évidemment possible d'en goûter également dans la région de Wakasa. Le panneau indiquant la vente de saba-zushi est omniprésent : une vraie fierté régionale.

Le saba-zushi 鯖寿し, une fierté culinaire.

En empruntant les chemins sur le côté de la rue principale, on tombe sur de très petits temples bouddhistes dont le charme est amplifié par la neige.

Lui n'a pas le droit à une couverture.

En cherchant un peu, les amateurs de kawaii ne sont jamais oubliés.

Achète moi par pitié !

J'aime beaucoup l'atmosphère paisible qui se dégage de ces maisons traditionnelles.

Pris par le temps, je n'ai pas eu la possibilité d'observer autant que je l'aurais voulu. Comme indiqué sur la carte, il y a quelques sanctuaires et autres maisons d'époque qui mériteraient le détour.

Si vous vous rendez en voiture depuis Kyoto vers Obama, c'est un endroit parfait pour faire une pause, se dégourdir les jambes et se plonger dans l'histoire de la région. Je m'attendais cependant à un lieu plus animé. L' absence d'information en anglais ou japonais ne permet pas à mon avis de saisir la richesse et diversité architecturale des vieilles maisons. Invitez donc votre ami architecte si vous souhaitez mieux comprendre Kumagawa Juku !

Le marché aux poissons d'Obama

Arrivé dans la ville d'Obama, passage obligatoire au marché aux poissons. J'ai toujours aimé me promener dans les marchés et apprécier la richesse des étalages. Inutile de préciser que le poisson est particulièrement frais ici puisque pêché à une centaine de mètres du lieu de vente.

Ce marché semble très fréquenté par les habitants d'Obama. C'était particulièrement animé lors de mon passage. Entre les crieurs, les vieilles dames assises pour déjeuner sur place et les poissonniers occupés à découper, c'est à mon avis un lieu incontournable pour découvrir la vie quotidienne d'ici.

焼きさば Maquereau grillé, 絶対うまい Délicieux à souhait!

Parmi les poissons disponibles, j'ai aperçu le bar, le chinchard, des sardines, le demi-bec, des poissons plats et bien sûr le maquereau.. Les fruits de mer sont également représentés avec les huîtres (99% sont consommés cuites au Japon), coquilles St-Jacques et autres crustacés ou mollusques. Ça vous creuse l'appétit !

Malheureusement, il y avait peu de choix pour des touristes souhaitant acheter quelque chose à grignoter. Il est en revanche possible de déjeuner sur place : l'occasion de connaître les derniers potins du coin en discutant avec les locaux.

Mais les organisateurs de ce voyage d'un weekend souhaitent nous faire voir un maximum de lieux. Nous nous rendons donc au restaurant Suigetsu situé dans le quartier traditionnel de la ville, le Sancho Machi.

Sanchô Machi 三丁町

Sanchô Machi désigne le quartier traditionnel préservé de la ville d'Obama. Autrefois quartier des plaisirs (Yûkaku 遊郭) et des geishas, il est aujourd'hui composé de nombreux ryôtei (restaurant japonais haut-de-gamme) et de maisons de thé. On peut également apercevoir quelques temples.

Le restaurant où je déjeune aujourd'hui est une magnifique maison japonaise qui fait également ryôkan. Les serveuses en kimono sont accueillantes et prêt à plaisanter.

Au menu, beaucoup de plats qui sortent de l'ordinaire. Les noms étant difficiles à traduire, je les note en japonais directement :

  • sawara サワラ
  • ika no shiokara イカの塩辛
  • baigai バイ貝
  • nanbanzuke 南蛮漬け
  • bôdara 棒鱈
  • kanpyô  かんぴょう
  • tamagoyaki 卵焼き
  • riz, soupe miso, thé et dessert

 

La présentation est réussie. C'est frais et délicieux. Mais vite avalé ! Je reste un peu sur ma faim. Sans doute parce que le repas a commencé vers 13h30 et que je n'ai pas mangé depuis le réveil. Je profite de la pause pour me promener dans cette immense maison parfaitement entretenue. L'occasion de faire quelques photos.

Non loin du restaurant, c'est un ensemble de temples bouddhistes qui sont collés les uns aux autres. J'aime bien pouvoir entrer dans la cour intérieure et admirer les jardins japonais parfaitement tenus.

 

Ces étranges confections en tissu sont des talismans protecteurs appelés migawari-zaru (身代わり猿). C'est la première fois que j'en vois. Il parait que cela vient de Nara et que ca sert comme protection contre les mauvais esprits.

Alors que Sancho-machi est plus ou moins présenté comme un petit quartier de Gion que l'on pourrait parcourir en kimono, ce coin est franchement plutôt désert. Comme il y a des temples et des maisons d'origine, on peut imaginer, selon la période, qu'il y ait plus d'animations, mais je n'ai vu que très peu de magasins. En conclusion, difficile d'y passer la journée mais idéal cependant pour une petite promenade en direction des temples du quartier.

Le temple Jôkôji 常高寺

Avant d'arriver dans l'enceinte, ce temple se fait désirer. Situé en hauteur, il faut emprunter de petits chemins longeant la voie ferrée et passant par un ensemble de petits torii et lieux de prières. Puis on monte quelques marches et on accède à un magnifique temizuya, ce petit bassin pour se purifier.

Le temple Jôkôji est-il un énième temple japonais ? Architecturalement, je répondrai oui. Construit dans les années 1630, il a brûlé deux fois: en 1923 (bâtiment principal) et en 1964 (grande porte).  Il a été restauré en 2001, soit tout récemment. Le nouveau hall fait très moderne et tranche avec le style très traditionnel des autres pièces. Derrière le temple, un jardin japonais bien entretenu visible depuis le corridor principal ou accessible en contournant les murs de l'enceinte.

Le temple se distingue néanmoins par ses liens forts avec des personnages historiques. Pendant l'unification du Japon, Oda Nobunaga (1er unificateur) décède: Toyotomi Hideyoshi (2ème unificateur) et Shibata Katsuie se battent pour le pouvoir. Toyotomi Hideyoshi l'emporte et Shibata Katsuie, ainsi que sa femme, la soeur d'Oda Nobunaga, trépassent. Toyotomi Hidoyoshi qui était amoureux de cette dernière, prit ses 3 filles orphelines sous son aile. Il se maria avec l'ainée. La seconde,  Hatsu, épousa le gouverneur de la province de Wakasa, nommé par Toyotomi Hideyoshi.

A la mort de son mari, elle servit pour le shogun comme conciliateur avec le clan Tokugawa (3ème unificateur). A la mort de son père adoptif, elle prit le nom de Jôkôin et fit construire ce temple avec une partie de la dote financée par celui-ci et y devient nonne.

Racontée par la vieille nonne en kimono, assis sur un tatami glacé, cette histoire prend une autre dimension que celle simplement écrite ici. Autour de moi, des estampes magnifiques interdites à la photographie. Je déguste un gâteau fondant à la pâte de haricot pendant que l'on me sert un délicieux thé matcha.

Au final je recommande vivement le Jôkôji et son gâteau qui va vite vous manquer une fois terminé. N'oubliez pas des chaussettes chaudes car en hiver le sol est très froid.

Le théâtre Asahiza 

Après cette note historique, un petit saut au théâtre comique local pour découvrir les coulisses et faire quelques pas sur la scène. Sans représentation, l’intérêt est moindre mais on a quand même le privilège de pouvoir se promener sur le hanamichi, ce long chemin qui traverse le public où les acteurs entrent et sortent de la scène. Un point qui m'a plu ce sont les lumières installées dans les loges que l'on peut régler selon différentes couleurs pour tester son maquillage. L'entrée est gratuite donc pourquoi ne pas y jeter un oeil ?

Promenade dans la ville

Le soir, petite promenade dans la ville. Au sanctuaire Hachiman 八幡神社, on prépare la fête de Setsubun (lancer de haricots). L'ambiance me fait beaucoup penser au sanctuaire présent dans le dernier film d'animation Kimi no na wa.
C'est ici que se déroule le plus grand matsuri de la ville, le festival Hoze. Il faudra revenir mi-septembre pour en profiter. En attendant, j'achète dans les petits stands de délicieuses hoshiimo 干し芋, des patates douces sechées.

 

En face du sanctuaire Hachiman, une boulangerie française comme je les aime. C'est authentique !

La journée se termine et il faut un peu de route pour rejoindre mon hébergement: le Fuguyado Kawahara Ryokan. A l'écart d'Obama et situé près de la mer, c'est un cadre idéal pour apprécier les tatamis et le dîner. Le staff est accueillant et le dîner copieux. Avec dîner et petit déjeuner compris, comptez 17.000 yen (environ 145 euros). Malgré la qualité du service et des repas, on peut sans doute trouver un meilleur rapport qualité-prix dans les environs. Le gros point positif fut de pouvoir passer la soirée avec deux geishas. Pour 2000 yens (17 euros) par personne, c'était une expérience unique à prix abordable. Jeux, service et conversation pendant 2 heures et possibilité d'essayer le shamisen ou le taiko. Mais il est l'heure de dormir car demain, j'assiste à la vente aux enchères sur le port.

 

Le lendemain matin, je réalise que la batterie de mon appareil photo est à 0. Pas de chargeur ni de batterie de rechange: l'erreur du débutant. Il me reste mon téléphone pour prendre des photos.


Les ventes aux enchères au port d'Obama

Réveil à 6h et direction les enchères. Les poissons sont classés par catégorie avec un prix affiché sur chaque caisse. Les restaurateurs des environs se réunissent, repèrent leur butin et enchérissent tour à tour en utilisant leurs doigts. Les Japonais qui m'accompagnent avouent ne pas réussir à comprendre tous les codes et mots utilisés. Ca va tellement vite qu'on se demande si c'est du japonais...Il y a là une ambiance amicale entre des professionnels qui se connaissent. Chacun récupère son poisson frais et quitte le reste de la vente au fur et à mesure. Mis à part quelques prises particulièrement intéressantes à leurs yeux, il ne semble pas y avoir d'enjeux financiers importants qui méritent qu'on s'attarde longuement à la négociation.

Encore endormi et devant la rapidité des échanges, il est dur de rester concentré mais au moins j'ai eu le sentiment de commencer la journée parmi les lève-tôt !

Un dernier ptit tour et puis s'en vont !

Quelques dizaines kilomètres plus loin, le Sanctuaire Wakasa-hime abrite un cèdre de plus de 1000 ans. Il fait l'objet d'un culte par tous ceux qui espèrent vivre ne serait-ce qu'un 100ème de ce que la nature a réussi à travers cet arbre.  Ici pas de foule telle que vous pouvez en avoir aux alentours des sites les plus visités de Kyoto. (Oui Kiyomizu-dera, je pense à toi !). Tout est calme et serein ce matin là. Le visage de chaque visiteur semble refléter la chance d'avoir découvert ce coin sacré, d'avoir pu discuter en tête à tête avec dame Nature.

Si vous avez le temps et êtes véhiculés, je vous recommande vivement le sanctuaire jumeau Wakasa-hiko qui est également une petite perle.

Ce que j'ai appris en me rendant à Obama, c'est que la région est productrice de plus de 80% des baguettes japonaises. Attention, je ne parle pas des wari-bashi, ces baguettes qu'on utilise une fois au restaurant et qu'on jette ensuite. Malheureusement cet objet pourtant symbolique de la culture japonaise et asiatique est très mal mis en valeur.

Ainsi, j'ai essayé pour vous le Hashikutami-Seiwa: un centre culturel de la baguette. A première vue, ça semblait intéressant mais l'expérience s'est révélée très pauvre en contenu. La partie culturelle représente 10% et la partie magasin 90%. Il y a certes un grand choix disponible de baguettes à la vente mais l'ambiance est très commerciale et vous pousse à dépenser sans compter. Si vous souhaitez découvrir tous les aspects de cet objet millénaire, je vous conseille de passer votre chemin !

Décidément, les temples et sanctuaires sont les vrais points positifs de ce séjour ! Ici je veux parler du Myôtsûji 明通寺. Ce magnifique temple et sa pagode de 3 étages fut construit en 806 par le même Empereur à l'origine du Kiyomizu-dera de Kyoto.  Il vous faudra monter un bel escalier pour arriver au bâtiment principal. Bien essoufflé, comptez encore une vingtaine de marches pour atteindre la pagode. Et pour les sportifs, le petit cimetière situé encore plus en hauteur vous attend avec impatience !

 

      Le musée de la gastronomie d'Obama et les saba-zushi.

Dernière étape avant le retour vers Kyoto: le musée de la gastronomie d'Obama. Se rendre à Obama sans goûter le saba-zushi (riz recouvert de maquereau), c'est faire impasse sur ce que la ville propose de meilleur en terme de gastronomie! Et quitte à le déguster, pourquoi ne pas apprendre à le faire soi-même ?

Ce cours de cuisine se déroule dans le musée de la gastronomie d'Obama dont la vocation est de promouvoir la cuisine locale. Souvent, je trouve peu intéressant ce genre d'endroit car le contenu est limité et peu objectif. Ici, la partie musée (1er étage) expose l'histoire du sushi au Japon et la culture du maquereau dans la région d'Obama. Il y a quelques jeux disponibles et suffisamment d'espace pour laisser les enfants jouer tout en visitant. Au final, le tour est assez vite fait. L'entrée est gratuite et l'on y trouve également des prospectus sur la ville et la région donc pas si mal que ça !

Inutile de vous dire qu'il m'a fallu être zen pour retirer les arrêtes à la pince à épiler sans abimer l'apparence de ce cher maquereau. Mais n'ayez pas peur, une cuisinière vous assiste tout au long de la préparation. Et heureusement, car ici on mange ce qu'on cuisine !

J'ai réussi à vous donner faim ?

Ce séjour de deux jours fut évidemment trop court pour saisir l'ensemble de ce que peut offrir la ville et sa région. Il faudrait idéalement que j'y retourne, lors d'un festival par exemple. Si effectivement j'ai ressenti un manque de dynamisme dans certains quartiers, j'ai vraiment aimé les multiples temples et sanctuaires tout comme l'activité et l'histoire autour du commerce du maquereau.

Rien de mieux que de terminer cet article avec la Saba-kaido interprétée par une chanteuse des AKB48 !

 

Rédiger un commentaire